Le palais Cantemir à Istanbul

L’année prochaine, nous célébrerons le 350e anniversaire de la naissance de Dimitrie Cantemir et le 300e anniversaire de sa mort. Il reste peu de choses du Prince qui, à part son enfance et son adolescence, n’a vécu que quelques mois en Moldavie (de ses presque 50 ans de vie, 22 se sont passés à Istanbul et 12 en Russie), mais les murs de son palais à Istanbul sont toujours debout.

J’ai visité Istanbul et le palais de Cantemir pour la première fois au cours de l’hiver 2005, alors que j’étais chercheuse invitée à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA). En février, il neigeait et j’ai accompagné le professeur Mihai Maxim pour une visite des lieux qui étaient alors sous clé. Dimitrie Cantemir décrit dans son Histoire de l’Empire ottoman ce palais à Fanar (Fener, pour les Turcs), ainsi que sa résidence dans un autre quartier, Ortaköy, des maisons qui ont eu des destins complètement différents.

Le prince a vécu un certain temps sur le Bosphore dans un palais situé à environ 8 km de Topkapı, la résidence des sultans ottomans, qui n’existe plus (l’emplacement n’est qu’une supposition approximative) ; il ne lui appartenait pas, mais était loué sous un régime ottoman spécifique. Cantemir parle avec plaisir et fierté de cette maison, dans laquelle il collectionnait les antiquités et où il recevait ses amis, et qu’il dessine même, ainsi que du jardin qui l’entoure.

Quant au palais de Fanar, il s’agissait d’un héritage laissé par son beau-père, le prince régnant Şerban Cantacuzino, et était situé dans le célèbre quartier grec où se trouve aussi le patriarcat de Constantinople. Nous avons également des raisons de croire que le site d’origine était plus étendu qu’il ne l’est aujourd’hui. Sur les fondations construites par Șerban Cantacuzino, Dimitrie Cantemir a construit un palais, usant parfois de ses relations à la cour ottomane pour l’embellir à sa guise. Une partie de celui-ci existe encore aujourd’hui (notamment les murs qui longent la pente raide descendant vers la Corne d’Or), même si le Prince n’y a pas vraiment vécu : il a finalement été nommé prince régnant de Moldavie en novembre 1710, et quelques mois plus tard, après la bataille de Stănilești, il s’est enfui en Russie, où il est resté jusqu’à la fin de sa vie. Toutefois, sa présence dans le quartier reste notable non seulement à cause du palais, mais aussi en raison de ses relations avec le Patriarcat et de son savoir, qui lui ont permis, par exemple, de plaider en faveur du maintien du statut d’église orthodoxe de la Sainte-Marie-des-Mongols, qui se dresse encore aujourd’hui au sommet de la colline, au bout des marches qui montent le long des murs du palais. Sa présence reste notable également parce que le Prince entretenait des relations complexes avec la cour ottomane, notamment en raison de son activité de musicien. Alors qu’en Roumanie Cantemir est connu comme un encyclopédiste, en Turquie il est connu et apprécié comme un musicien. Kantemir (ou Kantemiroğlu) reste dans le cœur des Turcs à travers plus de 350 morceaux musicaux qu’il a collectés ou composés et en Roumanie je pense que nous n’avons pas toujours la vraie mesure de l’appréciation des Turcs envers l’héritage que le Prince a laissé concernant la musique ottomane.

Mais qu’est-il advenu de son palais de 1710 à 2005, date à laquelle je l’ai vu pour la première fois ? Il passe probablement de main en main jusqu’à ce qu’un jour il soit abandonné dans le dédale de ce très vieux quartier. Au début du XXe siècle, la ville commence à se moderniser et les trois arches du palais, telles que nous les voyons encore aujourd’hui, apparaissent sur un plan dessiné pour une compagnie d’assurance contre l’incendie (plan Pervititch, 1929). Il est finalement identifié comme le palais Cantemir grâce aux recherches et aux efforts énergiques d’Eugenia Popescu-Judetz, qui mobilise les diplomaties roumaine et turque pour la pose d’une plaque commémorative, officiellement inaugurée en 1976. Près de deux décennies plus tard, elle est revenue pour demander la réinstallation de la plaque, qui avait été détruite entre-temps (comme elle le raconte dans ses mémoires, publiées chez Pan, un éditeur qui conserve précieusement la mémoire de cette spécialiste de la musique ottomane). Le palais apparaît également dans le premier volume de Prezențe românești în străinătate [Présences roumaines à l’étranger] de Virgil Cândea.

Au début des années 2000, la Commission européenne et la mairie locale (Fatih-Istanbul) ont financé un important programme de réhabilitation du quartier, qui incluait le palais. C’est ainsi que je le verrai, rénové, mais aderrière une porte fermée. Une petite parenthèse, pour expliquer les noms des différents quartiers : Istanbul est aujourd’hui une « grande municipalité », divisée en 39 municipalités. Fatih couvre toute la Péninsule historique (l’ancienne Byzance) et est lui-même divisé en plusieurs quartiers (mahalle), dont Balat, l’ancien quartier juif, qui comprend aujourd’hui le quartier de Fener, l’ancien quartier grec orthodoxe, qui n’a plus d’identité administrative propre.

Ce qui reste du palais, ce sont trois (et même quatre) élégantes voûtes, avec un espace ouvert devant elles et une maisonette. En dessous se trouve un autre jardin, qui a également été aménagé pendant les travaux (sur le plan Pervititch, il est indiqué comme « ruines »). Le long du mur extérieur, un escalier tient place de rue car le terrain est escarpé. L’ensemble du complexe appartient à la mairie de Fatih. Le complexe possède également un étage supérieur, qui était (et l’est peut-être encore) une bibliothèque et qui appartient au Patriarcat de Jérusalem (inaccessible au public).

Initialement destinée à devenir un centre social, le professeur Maxim a convaincu les autorités de confier la petite maison à l’Institut culturel roumain à Istanbul pour y créer un musée Cantemir – qui a ouvert ses portes à l’été 2007. Plusieurs concerts ont été organisés dans la cour du musée.

La restauration du site et les quelques spécialistes influents que j’ai cités plus haut ont posé de bonnes bases pour le développement culturel de cet espace, mais tout s’est arrêté lorsque le musée a été fermé, quelques mois seulement après son ouverture, en raison d’infiltrations. La réalité derrière cette phrase est complexe : les fuites ont probablement été causées par le fait que la partie supérieure du bâtiment (celle qui appartient au Patriarcat) ne faisait pas partie du plan de réhabilitation, car elle avait un statut différent. La mairie n’a pas effectué les réparations nécessaires, et l’Institut culturel roumain a conservé le droit théorique d’utiliser le bâtiment du musée, tout en étant interdit en pratique de l’utiliser (impossibilité de recevoir du public dans un bâtiment endommagé). Au fil des années, les diplomates roumains ont entrepris plusieurs démarches, mais en vain. Une bonne connaisseuse du quartier, que j’ai rencontrée récemment, m’a dit : « Depuis vingt ans tout le monde veut faire quelque chose avec cet espace et personne n’y arrive. »

Enfin, un an plus tard (en 2008), un petit café a été installé dans la cour inférieure.

De retour au palais de Cantemir après 13 ans (en 2018), la porte était cette fois ouverte et quelques tables et chaises se trouvaient dans la cour supérieure (au niveau du palais). J’en ai été surprise mais la combinaison entre les voûtes historiques et les trois-quatre tables n’était pas désagréable : j’avais l’impression que Dimitrie recevait des invités. Mais un an plus tard, j’ai assisté avec inquiétude et impuissance à la détérioration de la situation. Le modeste café, qui se trouvait en bas du palais depuis des années et qui avait installé quelques tables dans la cour même du palais un an auparavant, avait investi l’espace et même les escaliers extérieurs, les décorant comme le gérant avait su de son mieux : fleurs en papier, moulins à vent, lanternes, parapluies, tables et chaises. Même les escaliers sont colorés, chaque marche étant d’une couleur différente. Bien sûr, beaucoup de gens viennent prendre des photos sur ces escaliers, qui se retrouvent ensuite sur les médias sociaux. Mais qui vient et quel en est le bénéfice ? Une plaque commémorative, placée au fond d’une voûte du palais en 2007, sur laquelle on ne voit pas ce qui est écrit de loin, est témoin de tous les selfies. La plaque commémorative à l’entrée, celle posée par Eugenia Popescu-Judetz, a disparu une deuxième fois. À la place, des images de vieilles séries télévisées turques sont apparues. Le café ne s’appelle plus Dimitrie Cantemir Müze Cafe comme au début, mais Balat Antik Cafe. Les ruines princières sont plongées dans une atmosphère de kitsch consacré.

Il faut dire que la situation de ce patrimoine inestimable de la Péninsule historique est très complexe, et que le palais de Cantemir est une goutte d’eau dans un océan – même si une goutte bien identifiée. L’ensemble de la zone est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, mais cette inscription n’offre pas une protection absolue. Les quartiers abandonnés occupés par de nouveaux locataires, les maisons traditionnelles en bois qui se dégradent faute d’entretien, les restaurations brutales et les intérêts immobiliers ont affaibli ce patrimoine à tel point que l’UNESCO a (brièvement) placé Istanbul sur la liste du patrimoine en danger l’année même où la ville était Capitale culturelle européenne (2010). Les sommes nécessaires pour réparer et entretenir ce patrimoine sont énormes et la volonté politique, même si elle peut exister, n’est pas la même d’une période à l’autre : dans les années 1970, moderniser ce quartier signifiait le démolir.

À la veille d’une année Cantemir, je crains que de nombreuses célébrations ne soient organisées, ignorant exactement ce qui nous reste : ces vieux murs, auxquels pendent désormais des lanternes et des parapluies. Non, ce n’est pas moderne et dans l’air du temps. Si nous pensons que c’est beau, essayons d’éduquer notre goût et nos yeux. Lors de mon voyage à Istanbul il y a quelques semaines, j’ai rencontré des architectes, mais aussi des personnes qui connaissent le quartier depuis longtemps : personne n’était pas satisfait de l’état du palais. Une architecte m’a dit qu’elle avait eu honte de m’envoyer des photos. Un architecte m’a dit qu’il ne mettait plus les pieds dans le quartier depuis qu’il avait vu ce qui se passait. Il m’a également dit que, bien que les marches et les murs aient été peints sans autorisation, il faudrait une autorisation pour les remettre dans leur état d’origine.

Le site a une grande valeur objective, historique et culturelle. Il est possible d’organiser des concerts, des expositions de sculpture et de l’inscrire dans un circuit culturel mondial. Aujourd’hui, il est noyé dans une vague de kitsch qui balaie sa beauté, son élégance et son caractère historique, mais il est possible (et pas trop difficile) de changer les choses. Au-delà du tricentenaire, le palais Cantemir possède des qualités historiques, architecturales, mais aussi un emplacement stratégique (à quelques pas de la Corne d’Or et même de l’arrêt de bateau) et un espace physique (une belle cour) qui pourrait changer toute la vie du quartier et qui possède un potentiel d’exploitation culturelle ignoré pour le moment.

Depuis plusieurs mois, je fais tout ce qui est en mon pour sensibiliser les institutions roumaines et turques, ainsi que les artistes et les spécialistes indépendants. J’ai rencontré des personnes instruites et fiables à Bucarest, Istanbul, Paris, Bruxelles et Barcelone et j’espère qu’ensemble nous réussirons enfin à faire vivre l’art pendant de nombreuses années entre ces murs.

Article publié en roumain dans « Observator cultural », édition papier du 9 novembre 2022 et en ligne du 11 novembre 2022 : https://www.observatorcultural.ro/articol/patrimoniul-in-pericol/

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